HISTOIRE

PRÉAMBULE

Intervenir sur un site tel celui d’Illens n’a de sens que si l’on peut s’appuyer sur des connaissances historiques approfondies. Ces connaissances ne diront pas ce qui est juste ou faux de faire mais devraient permettre d’inviter à une intervention pertinente dans la vie du lieu, que ce soit dans le domaine des fouilles, de la consolidation ou de la conservation. Intervenir à Illens, c’est écrire une nouvelle page de l’histoire du site, c’est ajouter une strate supplémentaire, en quelque sorte. Compte tenu de l’importance du site, cette «page» mérite d’être consensuelle et empreinte de qualité.

Selon les historiens qui se sont déjà penchés sur l’histoire de ce site, des recherches plus approfondies sont encore à faire pour confirmer et compléter celles de l’historien Aloys Lauper, datant du 15 mars 1994.

LÉGENDES

De nombreuses légendes sont nées au cours des siècles dans ce lieu idyllique, comme la légende romantique de Conon et Isaure qui inspira l’Abbé Bovet pour un chant populaire. On raconte aussi l’existence d’un souterrain qui aurait relié Illens au château de Rue ou Oron, situés à plus de 25 km !, ou encore celle d’un trésor caché dans les abords du site …

HISTOIRE

Textes de Rocco Tettamanti et Gilles Bourgarel, Cahiers d’Archéologie Fribourgeoise, 18/2016

Sur un promontoire rocheux qui surplombe la Sarine se dévoilent, en face du château et du bourg d’Arconciel, le site et le château d’Illens (fig. 1), monument historique incontournable de notre canton 1. Ce lieu mythique et encore partiellement enveloppé de mystère a fait l’objet, durant l’automne 2015, d’une première campagne de sondages archéologiques, qui a précédé la restauration et la conservation du site menées par l’Association Château d’Illens, en collaboration avec les autorités communales.

Cette nouvelle page de l’histoire du site, qui conduira à la mise en valeur des vestiges historiques, a débuté par quelques coups de truelle portés par les archéologues. Les investigations ont été menées dans le but, d’une part, de préciser la nature du terrain sur lequel repose le pavillon de chasse du XVe siècle et dégager l’entrée de la cave pour permettre l’évacuation des matériaux qui s’y sont accumulés au fil des ans (sondages 1 et 2), d’autre part, de comprendre et étudier les fondations de l’enceinte occidentale (sondage 3; fig. 2).

Fig. 1 Le pavillon de chasse et, sur la droite, le mur d’enceinte médiéval vus du ciel

Brève introduction historique

Jusqu’à l’année 1475, Illens et Arconciel formaient une seule et même seigneurie. Toutefois, leur fondation n’est pas tout à fait contemporaine: si l’existence du château d’Arconciel est attestée par les sources déjà en 1082, pour la forteresse d’Illens, il faut attendre quelques décennies encore 2. En effet, le nom d’Illens apparaît pour la première fois dans un nécrologe d’Hauterive datée du 16 juin 1174 3. Durant la seconde moitié du XIIe siècle, il semble donc que la forteresse d’Illens bénéficiait d’une importance déjà affirmée, ce qui permet de supposer une fondation avant le milieu du XIIe siècle.

Fig. 2 Plan schématique du site: A) donjon médiéval; B) mur d’enceinte; C) pavillon de chasse; 1-2-3: sondages archéologiques

Durant environ 500 ans, comtes et bourgeois se sont transmis la seigneurie d’Arconciel et Illens par le biais de mariages, de guerres et d’alliances, de famille en famille. A partir de la fin du XIe siècle, la seigneurie se trouve sous l’influence des comtes de Bourgogne, pour passer ensuite, au milieu du XIIe siècle, entre les mains des comtes de Neuchâtel. Une centaine d’années plus tard, elle se trouve sous la domination savoyarde puis sous l’égide des comtes de Gruyère. En 1324, c’est au tour des bourgeois de Fribourg et de Berne de conquérir la seigneurie. Se succèdent ensuite de nombreux propriétaires jusqu’en 1455, quant Guillaume de La Baume prend possession du domaine. A cette époque, les châteaux d’Arconciel et d’Illens semblent être sur le déclin et déjà en ruines.

La forteresse médiévale

Lieu stratégique évident, le site d’Illens a été occupé à partir du Moyen Age déjà. D’ailleurs, des structures défensives datant de cette période se devinent sous la végétation. En arrivant depuis la ferme d’Illens, après quelques pas dans la forêt, la configuration du terrain ne laisse aucun doute: un large fossé devait se trouver à cet endroit. Une fois le fossé dépassé, on prend le chemin, bordé de murs, qui monte sur le promontoire. Après un étroit virage en épingle à cheveux s’élèvent, sur la droite, les ruines d’une tour protégeant l’entrée du château: le donjon (voir fig. 2.A). Seul le noyau central en galets maçonnés est aujourd’hui encore visible. Si la sécurité de l’esplanade était naturellement garantie du côté oriental par la falaise en surplomb sur le méandre de la Sarine, à l’ouest et au nord, un mur d’enceinte (voir fig. 2.B) protégeait les maisons qui y étaient adossées ainsi que le château médiéval dont aucun vestige n’est conservé.
Un sondage (no 3) au pied du tronçon du mur d’enceinte encore visible a permis de définir le mode de construction de la muraille médiévale (fig. 3). Il semble que, pour implanter ce mur d’enceinte, élevé en assises régulières de carreaux de molasse et mesurant probablement entre 6 et 7 m de hauteur, la roche naturelle ainsi qu’une couche de moraine fine ont été partiellement entamées. On disposait ainsi d’une surface rocheuse aplanie sur laquelle fonder le mur. Pour le retenir, une technique de construction décrite par Vitruve dans son De Architectura a été mise en oeuvre: «dans la partie intérieure, contre la masse de terre et jointe au mur, il faut encore disposer une structure en dents de scie dont l’avancée de chacune des dents depuis le mur soit égale à la hauteur prévue pour la substruction. Les dents auront une épaisseur identique à celle des murs» 4.

Un contrefort posé de biais par rapport au tracé de l’enceinte a été en effet mis au jour à l’intérieur de la forteresse; d’après sa technique de construction, il date de la fin du XIIIe siècle probablement, voire du début du XIVe siècle.
Ce sondage a permis de délimiter deux phases d’occupation. La première, sûrement d’époque médiévale, est constituée d’un niveau de circulation de galets qui se situe à la même hauteur que la base des meurtrières visibles dans l’enceinte. La seconde phase, plus tardive, comprend un bâtiment accolé au mur d’enceinte, dans lequel on accédait par une porte dont subsiste le seuil en molasse. Cet édifice était vraisemblablement destiné à des activités artisanales, puisque des battitures de fer retrouvées à l’intérieur, dans une couche cendreuse, attestent le travail de forge.

Un autre sondage (sondage 2), mené au pied de la façade sud du pavillon de chasse, a révélé que la dépression visible en surface était probablement liée à l’effondrement des parois d’un puits ou d’une citerne excavée dans le substrat molassique.

Fig. 3 Le sondage 3 à l’intérieur de l’esplanade avec le mur d’enceinte et l’un de ses contreforts; au premier plan, le seuil en molasse

Fig. 4 Plan pierre à pierre du sondage 1 réalisé à l’ouest du pavillon de chasse

Fig. 5 Sondage 1: structures maçonnées annexes au pavillon de chasse et chemin en galets; à signaler, sur la façade ouest du pavillon, les empochements des poutres

Le pavillon de chasse du seigneur Guillaume de La Baume

En 1455, Guillaume de La Baume, chambellan du duc Charles le Téméraire 5 et du roi Charles VII 6, prend possession du domaine d’Illens. Personnage illustre, Guillaume était aussi Chevalier de la Toison d’Or 7 et gouverneur de la Bresse pour le compte du duc de Savoie. Devenu seigneur d’Illens, il fait bénéficier de ses largesses les lieux, en leur redonnant somptuosité et en faisant construire, à l’extrémité septentrionale du promontoire et assurément sur les ruines du château fort du XIIe siècle, un pavillon de chasse doté de tout le confort de l’époque 8. Plus tard, le pavillon de chasse de Guillaume de La Baume deviendra source d’inspiration pour les résidences baillivales que l’Etat de Fribourg a fait construire à partir du XVIe siècle, à savoir celles de Romont, Rue et Surpierre.

Aujourd’hui faussement dénommé «château», ce manoir a été conçu sans aucun but défensif: de plan rectangulaire et muni d’une tour d’escalier octogonale hors oeuvre à l’angle nord-ouest, il est doté de trois étages sur rez-de-chaussée et cave couverte d’une voûte en berceau en blocs de tuf.

Il a été bâti directement sur la molasse naturelle, taillée à plat pour créer ainsi une terrasse. Les épais murs sont percés de larges fenêtres et de niches. Sur la façade sud ont été aménagées quatre imposantes cheminées superposées, tandis qu‘à l’est se trouvent les édicules-latrines.

Les investigations archéologiques conduites à l’ouest du pavillon (sondage 1; fig. 4), ont permis de mettre au jour une construction annexe, adossée à l’angle sud-ouest. Un mur, orienté est/ouest et large de 60 cm, délimite un pavage de galets; conservé sur trois assises, il est fondé sur le sédiment fluvio-glaciaire. Dans ce mur était percée une porte pourvue d’un seuil en molasse et faisant face à l’entrée principale du pavillon; son jambage oriental ainsi que l’empochement pour son linteau ont été creusés dans les blocs de molasse de l’angle du manoir. A environ 4 m du «château», ce mur se poursuit vers le sud en hémicycle. Ces structures constituent les vestiges d’une allée couverte, flanquée d’une sorte de tourelle en saillie et surmontée d’une galerie en bois ou en pans de bois: les empochements des poutres sont encore visibles dans la façade occidentale du pavillon.

 

Les investigations ont également permis de clarifier l’accès à la cave du pavillon: il se faisait grâce à un escalier partiellement taillé dans la molasse, qui était longé par deux murets qui supportaient une voûte. Au-dessus de celle-ci se trouvait le passage qui reliait la porte principale du manoir à l’allée couverte. C’est certainement par une trappe que l’on accédait à cet escalier.

Les empochements visibles sous les ouvertures de la face ouest de la tour octogonale devaient accueillir les poutres d’une structure qui assurait la communication directe entre le pavillon et le chemin de ronde (fig. 5).

Au vu des observations effectuées lors de ces investigations, il semble bien que l’allée couverte a été conçue et réalisée en même temps que l’élévation du pavillon de chasse. Cela nous amène à formuler l’hypothèse suivante: la demeure de Guillaume de La Baume a, dès ses origines, reçu une toiture, contrairement à ce qui était affirmé par Bernard de Vevey 9. En effet, jamais cette annexe n’aurait été bâtie alors que l’édifice principal restait inachevé (fig. 6).

Effondrement, décadence et renaissance

En 1474, lorsque le seigneur d’Illens se rend à Fribourg, il y est fastueusement accueilli. Cette harmonie est néanmoins destinée à disparaître. En effet, au moment de l’éclatement de la guerre entre les Confédérés et le duc de Bourgogne, Guillaume de La Baume, qui s’est évidemment rallié aux Bourguignons, devient un voisin trop menaçant pour les Fribourgeois. C’est pourquoi Berne et Fribourg, en janvier 1475, prennent d’assaut la colline d’Illens, s’emparant du pavillon de chasse et de la citadelle entière.
Dès lors, les pierres des ruines du site sont récupérées pour les constructions des bâtiments alentour; seul le manoir est épargné. Ce «château», moins faste et riche qu’autrefois, demeure cependant toujours occupé. Il passe entre les mains de plusieurs familles patriciennes de Fribourg jusqu’en 1903, année durant laquelle il est acquis par les Pères Trappistes qui le transforment en bibliothèque. En 1914, à leur départ, les religieux le vendent à Rossens.
Aujourd’hui sous les soins de l’Association Château d’Illens, ce site d’importance nationale connaît une renaissance qui permettra de sauvegarder et de mettre en valeur les vestiges antiques, patrimoine historique inestimable.

Fig. 6 Essai de restitution du pavillon de chasse et de l’allée couverte

1 Coordonnées du site: 574 926 / 176 423 / 670 m. Nous remercions le comité de l’Association Château d’Illens et sa présidente Mme Roselyne Crausaz, l’architecte Raoul Andrey, le secteur Edilité et Service Technique de Rossens, Art-Tisons SA et enfin M. Jacques Rouiller, pour leur précieuse collaboration tout au long de la campagne de sondages.

2 Sur les sources historiques voir: H. Reiners, Kanton Freiburg I (Die Burgen und Schlösser der Schweiz XIII), Basel 1937, 95-102; B. de Vevey, Châteaux et maisons fortes du canton de Fribourg (ASHF XXIV), Fribourg 1978, 183-190; A. Lauper, Rossens. Site d’Illens, Château féodal des seigneurs d’Illens. Pavillon de chasse de Guillaume de la Baume, Recensement des biens culturels immeubles du Canton de Fribourg, notes non publiées conservées au SBC, [Fribourg 1994].

3 «Hugo, miles de Illens»: B. de Vevey, voir note 2, 189.

4 Vitruve, De l’architecture, Livre VI, 8, 7 (édition dirigée par P. Gros, Les Belles Lettres editio minor, Paris 2015).

5 Charles de Valois-Bourgogne est né le 11 novembre 1433 et mort le 5 janvier 1477. Dernier duc de Bourgogne, il était seigneur de l’Etat bourguignon.

6 Charles VII, dit «Charles le Victorieux», est né le 22 février 1403 et mort le 22 juillet 1461. Entre 1422 et 1461, Charles VII est roi de France.

7 Le plus prestigieux ordre de chevalerie, qui visait à défendre la foi chrétienne et la chevalerie, a été fondé à Bruges le 10 janvier 1430 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon.

8 Les armes de la famille de La Baume sont représentées au-dessus de la porte d’entrée de la tour octogonale, tandis que les armoiries de Guillaume de La Baume et de son épouse Henriette de Longwy se trouvent au-dessus de la porte d’accès au troisième étage. A ce propos voir aussi: B. de Vevey, voir note 2, 185-186.

9 B. de Vevey, voir note 2, 184.